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12 avril 2008 6 12 /04 /avril /2008 14:51

         

L’image à l’estomac

 

Lorsque j'ai connu Marc Brunier-Mestas à Cherbourg, il y a cinq ou six ans, et qu’il m'a montré ses gravures, ma réaction spontanée fut d’en acquérir une. Si cette impulsion a certainement des origines névrotiques ou fétichistes et n'atteste en rien, par conséquent, la qualité de l'œuvre, elle témoigne néanmoins de l'impact de ces petites dramaturgies visuelles d'apparence naïve et peu sophistiquée. Celles-ci ont d'emblée ce qu'on appelle en sémiotique une fonction indexicale (un rapport direct à leur référent) mais celle-ci est paradoxale en ce que le temps et des lectures successives n’en dissipent jamais le caractère énigmatique. Tel un plan cinématographique, elles ont un avant et un après qui leur confère un sens, sauf qu'il revient au spectateur d’en reconstituer la séquence hypothétique, ce qui n'est possible que par une projection interprétative des plus aléatoires, car elle variera nécessairement d'un spectateur à l'autre et à chaque lecture.

La structure iconographique apparemment rudimentaire de ces vignettes est en réalité très savante. Dans des espaces exigus, fermés par des arrière-plans sombres et sans profondeur, un concentré d'action paroxystique est mis en scène, sans possibilité d'expansion latérale autre qu'imaginaire, de sorte que trois phénomènes dynamiques se produisent : la représentation est compressée frontalement, vers le spectateur, ce qui accroît son potentiel explosif ; faute de perspective, ainsi que dans les arts dits primitifs ou dans les reliefs médiévaux, les plans spatiaux se démultiplient, voire se bousculent, rendant les identifications spatio-temporelles très conjecturales : qui sont exactement les protagonistes ? ; que se passe-t-il exactement ? où ? ; à quel moment du jour ? ; et enfin la gravité est menacée, une instabilité s'installe, le sol vacille, les plans des pièces s'inclinent : une sorte de folie carnavalesque régie par l'oblique travestit les gestes, les expressions, les situations en quelque chose d'à la fois burlesque, tragico-comique et menaçant. Ce sont des pièges visuels dont le « format » s’apparente à celui de l’image télévisée.

Les bouches s’entrouvrent sur des cris ; la stupeur, l’accablement, la détresse se lisent sur les visages — on pense aux damnées de l’enfer dantesque dans les fresques de Signorelli à Orvieto ; les corps n’ont plus de limites propres, ils sont fragmentés, saisis dans un précipité événementiel dont la contingence obéit à la logique du déplacement et de la condensation du rêve ou du fantasme telle qu’analysée par Freud - ou, en art, au collage surréaliste, à des poupées de Bellmer « en situation ». Ce chaos paraît être la cause ou l’effet d’une sorte de sexualité affolée, dérangée, empêchée, diffuse au gré d’un érotisme narcissique ou conjugal moins réalisé in actu que signifié selon les codes des médias : ces ecce homo parodiques sont des montages d’objets partiels d’une imagerie néo-porno-pop — jambes, bras, strings, slips, soutien gorge, vélos, tee-shirts, etc. ; ils mettent en scène les ersatz du désir produits par la culture industrielle. Le kitsch est caricaturé dans sa littéralité.

Une telle littéralité a d’illustres ancêtres ­— ne serait-ce que Courbet, Flaubert ou certains poèmes des Fleurs du mal. L’absurdité procure une jouissance qui n’a d’égal que le ravissement océanique dans lequel nous plonge la bêtise, la chose du monde la plus répandue désormais, n’en déplaise à Descartes, la rationalité de la production capitaliste ayant rendu le monde irrationnel. Ce non-sens est renforcé chez Brunier-Mestas, comme chez Beckett, par l’intimisme du gros plan, une proximité quasi-identificatoire dont la projection fictionnelle est bloquée par l’absence de sens de l’image – Beckett aurait dit des « mots ». Comme si Brunier-Mestas voulait aller également au-delà de la représentation.

L’autre thème de Brunier-Mestas est la greffe. Il joue cette fois sur le caractère iconique de l’image, qu’il brouille par hybridation. Le centaure est une figure culturelle familière mais, ici, arrachée à son contexte mythologique, elle est « sociologisée » : la chevelure et les traits de toutes les figures sont celles de prototypes humains de notre temps, appendices de bêtes, de machines ou d’organes — il suffit de penser à son banquier ou à un quelconque manager. Ces ultimes produits de l’évolution darwinienne représentent le degré zéro du sens : ce sont de purs clichés astucieusement reformulés, auxquels Brunier-Mestas confère, sans rhétorique, à sec, une charge critique. La Fontaine faisait de même en alexandrins.

L’art de Brunier-Mestas échappe heureusement aux lieux communs de ce que l’on appelle l’« art contemporain ». Il travaille dans un médium anachronique, sans « glamour », qui frappe à l’estomac. Ce travail subtil trouvera un public qui rougira de reconnaître en lui sa perversité.

 

Richard Crevier

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commentaires

marketing dissertation 15/10/2009 10:52


Blogs are so informative where we get lots of information on any topic. Nice job keep it up!!


jmborot 12/04/2008 15:24

Coucou Mister M
je t'ai reconnu !
et félicitations pour ton blog (il est bath), et puis pour Tom, Tim attendra un peu plus, parce que j'ai du pain sur la planche (j'ai pris la très mauvaise habitude de grignoter en dessinant)

mister M 12/04/2008 15:53


Merci Jean Marc, ton blog est super aussi, fait attention au grignotage, mais l'envie de croquer reste toujours trés forte. serais tu le nouveau croque-monsieur?
vous pouvez decouvrir le travail de JM dans mes liens.
à trés bientôt