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31 mars 2008 1 31 /03 /mars /2008 12:12

 

 Hybridations jubilatoires

  Une femme tronc d’arbre enlace un homme voiture. Restitution de l’accident. Le canon d’une main braguette revolver fume encore. Le coup vient d’être tiré. La figure, le trait franc et incisif de Marc Brunier-Mestas, « avorton du classicisme », évoquent l’art des grands maîtres, de Rembrandt et Dürer jusqu’aux vignettes expressionnistes. L’univers, lui, dessine des horizons plus incertains. Au centre de tout, l’humain. Ce qu’il est, ce qu’il transforme. Le fou, le monstre, la nature, l’animal, la ville, la machine. Le linograveur procède par assemblage, un morceau d’homme, un bout de bête, un tour d’écrou. Partout, l’hybride, le difforme, l’incongru. La parade s’ébranle, bestiaire hérité de mythologies anciennes, de trouvailles enfantines, de leurres publicitaires, d’imagerie populaire. Le méchant loup se glisse dans l’Histoire de l’Art. William Blake tutoie la Vache Qui Rit. Accueil, invitation à recoller les pièces du puzzle. A chacun de reconnaître les siennes. Végétations sur pattes, Pinocchios des extrémités, les héros de Marc Brunier-Mestas poussent, « se promènent insouciants dans des forêts inhospitalières ». Mains, pieds, nez, phallus, oreilles se multiplient, s’agrègent, s’affrontent. Sourire aux lèvres et rires en coin, ils débordent. Ils envahissent l’espace en devenant sculptures en bois de cagette. Le volume prolonge la ligne, sans distinction. Il est laboratoire d’expérimentation. De la couleur d’abord. Tranchée, vive. Le moment venu, elle remplacera peut-être sur la feuille le noir et blanc intense. A son tour, elle grouillera, elle fouillera la peur du vide. Du texte ensuite. Le mot s’enfuit du titre où l’artiste le faisait jouer pour s’inscrire dans une bulle. Anecdotique, il précise une situation, souligne un sens, en suggère un autre, le dissimule, accentuant ainsi le caractère énigmatique, clin d’œil vers Epinal, des images du graveur-sculpteur. Typographique, il est un événement formel majuscule.

L’idée naît toujours de la forme. Tel un visage d’ombres chinoises, la main du plasticien épouse différentes expressions. Elles ordonnent le geste et lancent le dessin. Figuratif. Ancré dans le réel. D’une oreille inattentive, l’artiste entend le bruit du monde et ses antagonismes. Comme le rêve se construit sur nos bribes quotidiennes, l’imaginaire grandit sur le terreau de la réalité, révèle sa vérité tronquée, inconsciente, choquante. Le combat des chefs, deux imbéciles déjà squelettes, les mêmes armes, la même bêtise, en route vers la guerre totale. L’homme aliéné dans sa misère sociale, sexuelle, dans son jour le jour, sans repère à force de rationaliser ses instincts. L’homme en train de pourrir sa planète, de préparer l’étouffement, l’asphyxie généralisée. Joies de l’avenir et de l’évolution. Heureux, un poisson à jambes humaines s’extirpe hors de l’eau. Darwin victorieux, il ne pourra bientôt plus respirer. Incomplet, inadapté. Derrière la farce intégrale, le vitriol. Mort, rictus implacable, nudité crue, sans tabou, schizophrénie, délires pluriels, rien ne doit nous échapper. « Mes images peuvent être plaisantes, mais je veux avant tout qu’elles soient fortes ». Voilà toute la puissance, la radicalité de Marc Brunier-Mestas. Poétique, onirique, souvent étrange, familière parfois, toujours drôle, son œuvre n’en interroge pas moins notre conscience.

Xavier Fayet

 

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Published by mister M
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